Un accord sur les migrations de l’UE renforce les criminels de guerre au Soudan

Nous proposons ci-dessous une traduction d’un article publié le 9 mars 2018 par le journaliste Mat Nashed basé au Liban qui couvre les migrations et l’exil.

Alors que des millions de Soudanais sont contraints de fuir à l’étranger ou sont déplacés à l’intérieur du pays, leur gouvernement coopère avec l’Union européenne pour réprimer les migrations.

Le Fonds d’affectation spéciale d’urgence pour l’Afrique, que la Commission européenne a créé en 2015, a d’abord alloué à Khartoum 40 millions d’euros pour aider à « gérer la migration » dans la corne de l’Afrique. L’année suivante, l’UE a accepté de donner 100 millions d’euros pour venir en aide à certaines des zones les plus touchées par les conflits dans le pays. En dépit de cette belle rhétorique, 5 millions d’euros du premier versement risquent d’aller à des agences de sécurité soudanaises connues pour avoir commis de graves violations des droits humains, selon un rapport de l’Enough Project, un organisme sans but lucratif basé à Washington DC.

Les Forces de soutien rapide (RSF), qui émanent des milices Janjaweed (également appelées “Devil’s on horseback”) sont les plus préoccupantes, car elles sont chargées de patrouiller les frontières du Soudan. Cette unité est responsable de l’assassinat de plus de 300 000 personnes et du déracinement de millions de personnes dans la province occidentale du Darfour depuis 2003. L’UE a nié à plusieurs reprises le financement du groupe, bien que le chef de la RSF, Mohammad Hamdan, affirme le contraire.

Si l’on en croit les documents divulgués en mai 2016 au quotidien allemand Spiegel, l’UE prévoyait de fournir au Soudan des équipements de surveillance, une assistance pour la construction de deux centres de détention pour migrants et une formation pour ses unités de patrouille frontalière. Dans ces conditions, le partenariat UE / Soudan risque de renforcer les RSF et les autres services de sécurité, qui ont tous pour tâche de sévir contre les réfugiés ou les ressortissants soudanais.

Membres des Forces de soutien rapide, une force paramilitaire soutenu par le gouvernement soudanais pour combattre les rebelles et garder la frontière entre le Soudan et la Libye.

Droits de l’homme – une réflexion après coup

Les grenades propulsées par mortier, les missiles anti-aériens et les mitrailleuses font partie de l’arsenal des RSF. Ce sont les mêmes armes que le groupe a utilisé pour écraser les rébellions dans le Sud Kordofon, au Darfour et dans les monts Nouba. Maintenant, les RSF les utilisent pour traquer les trafiquants, les contrebandiers et les migrants. En septembre 2017, l’unité s’est vantée d’avoir tué 28 passeurs, mais personne ne sait combien de civils sont morts dans les affrontements alors que les RSF refusent de révéler le nombre de migrants qu’ils tuent.

Bien que le manque de transparence soulève des inquiétudes parmi les groupes de défense des droits, il n’a pas dissuadé Mohammad Hamdan d’essayer de faire chanter l’UE. Selon les médias soudanais, ce dernier a menacé d’arrêter de patrouiller les frontières du Soudan à moins que l’UE ne paye une rançon pour récupérer les trafiquants détenus par les RSF. Cette affirmation n’a pas été étayée, bien qu’il soit clair que RSF fait pression pour plus de soutien de l’UE. L’Europe aurait pu prévoir ce piège si elle ne poursuivait pas aveuglément une répression de la migration. La seule volonté de l’union est d’atteindre ce but sans ternir sa réputation en coopérant avec les RSF. Mais en traitant avec un état de milice, l’UE est maintenant à la merci des seigneurs de la guerre qui dirigent le pays.

Les réfugiés, bien sûr, sont ceux qui souffrent le plus de cet arrangement. En février 2017, la police judiciaire de Khartoum a saisi, fouetté et expulsé 65 demandeurs d’asile, dont la plupart fuyaient la conscription militaire et la répression en Érythrée. Expulser des personnes vers un pays où elles sont menacées de persécution constitue une violation de la règle de non-refoulement, qui est la pierre angulaire du droit international relatif à la protection des réfugiés.

L’UE, pour sa part, est impliquée dans la violation de ce code en soutenant les forces de sécurité qui expulsent les demandeurs d’asile. Les responsables européens ont néanmoins affirmer que l’essentiel de son soutien financier est acheminé vers des ONG partenaires sur le terrain au Soudan. Peut être ont-ils oublié de mentionné que certaines de ces ONG pourraient être en collusion avec des unités répressives de sécurité d’état. L’agence des Nations Unies pour les réfugiés, l’un des principaux partenaires de l’UE, a même fourni des motos dans la ville de Kassala au Service national de renseignement et de sécurité (NISS), une agence d’espionnage soudanaise qui chasse, torture et tue les défenseurs des droits humains dans son pays, et en exil. La même agence commet régulièrement des crimes tels que des exécutions extrajudiciaires, la torture et le viol. Il impose également des restrictions à la liberté de réunion et à la liberté d’expression dans tout le pays. La plupart des réfugiés soudanais à qui j’ai parlé disent qu’ils craignent le NISS plus que toute autre agence de sécurité au Soudan.

Des migrants de Somalie et d’Éthiopie sont détenus dans Omdourman, à la périphérie ouest de la capitale Khartoum, après que les forces soudanaises les aient arrêtées lors d’un passage illégal à la frontière entre la Libye et le Soudan.

Aider la corruption

Le NISS est également impliqué dans le trafic de réfugiés et la contrebande. Les Erythréens, les Somaliens et les Ethiopiens sont entassés dans des entrepôts dans une petite ville en dehors de Kassala, où ils attendent d’être introduits clandestinement à Khartoum par des agents du NISS. Un ancien policier et contrebandier a déclaré à Refugees Deeply que personne ne pouvait envoyer des personnes à l’intérieur et à l’extérieur du Soudan sans la permission des autorités. Avec le pays enraciné dans la corruption, le partenariat de l’UE avec le Soudan semble faire peu pour arrêter la traite des êtres humains ou la contrebande. Au lieu de cela, les organismes d’application de la loi semblent tirer profit de la coopération avec l’UE et des ONG que l’UE soutient.

Pour sauver la face, l’Europe ferait mieux d’annuler tous les accords avec des pays dirigés par des criminels de guerre, à commencer par le Soudan. Le président, Omar Al-Bashir, est toujours recherché par la Cour pénale internationale pour avoir autorisé des crimes contre l’humanité il y a plus de 10 ans au Darfour. Les services de sécurité sous son commandement sont connus pour avoir réprimé des rébellions, tué des civils et profité du chaos.

La collaboration avec ces branches de la sécurité, à quelque titre que ce soit, ne remédiera pas aux causes de la migration ; cela va les exacerber. L’UE devrait plutôt envisager de jouer un rôle plus actif dans la résolution des conflits prolongés, tout en encourageant des alternatives économiques durables pour les communautés qui comptent sur la contrebande pour joindre les deux bouts. Ces stratégies ne permettront pas d’atténuer la crise migratoire du jour au lendemain, en particulier si des couloirs légaux ne sont pas établis pour permettre aux personnes de migrer en toute sécurité. Les gens du Sud continueront à venir en Europe, que les politiciens le veuillent ou non. La politique mondiale doit être repensée pour le mouvement sans entrave de tous.

 A lire également un article en français sur les dérives de l’aide européenne au Soudan.

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